top of page

Le repas gastronomique des Français est-il en voie d'extinction?

Niveau B1+




En 2010, l'UNESCO a inscrit le « repas gastronomique des Français » sur sa liste du patrimoine culturel immatériel aux côtés de traditions comme le tango argentin ou la fauconnerie. Un repas, élevé au rang de patrimoine mondial, au même titre qu'un savoir-faire ou un rite ancestral. Beau symbole. Mais quinze ans plus tard, une question s'impose : cette tradition existe-t-elle encore vraiment, ou est-elle en train de perdre du terrain, y compris sur le terrain qui a toujours été le sien ?


Un rituel qui n'a jamais été quotidien

Précisons d'abord une chose, parce qu'on lui fait souvent dire ce qu'il n'a jamais été : le repas gastronomique des Français, tel que défini par l'UNESCO, n'a jamais été un repas de semaine. Sa définition officielle est claire,  c'est « une pratique sociale coutumière destinée à célébrer les moments les plus importants de la vie des individus et des groupes » : une naissance, un mariage, une réussite, des retrouvailles. Apéritif, entrée, plat de poisson, plat de viande, fromage, dessert, digestif, accord des vins, décoration de la table, cette structure a toujours été réservée aux grandes occasions, pas au mardi soir.


Le repas de la semaine, lui, a toujours été plus simple. Même dans les familles les plus attachées à la table, le dîner en semaine n'a jamais ressemblé à un repas de fête. Il était sans doute plus élaboré qu'une pizza devant la télévision, mais il n'a jamais prétendu être « gastronomique » au sens de l'UNESCO. D'ailleurs, les chiffres du quotidien le confirment : selon une étude du CREDOC menée fin 2019, 67 % des Français dînent en famille à table et 94 % valorisent le fait de manger ensemble. La culture du repas partagé, simple mais quotidien, reste bien vivante. Ce n'est donc pas cette pratique-là qui est menacée.


La vraie question n'est pas « les Français ont-ils cessé de faire des repas gastronomiques tous les soirs ? » Ils ne l'ont jamais fait. La vraie question est : le repas de fête, celui des dimanches, des Noëls, des grandes réunions de famille, tient-il encore, aujourd'hui, la promesse que décrit l'UNESCO ?


Le vrai test : les repas de fête face au rythme du XXIe siècle

Et c'est là que le bât blesse. Car le vrai problème n'est pas que les Français aient arrêté les repas gastronomiques en semaine, encore une fois, cela n’a jamais été une habitude. Le vrai problème, c'est que même le dimanche, même pour les grandes occasions, le rituel lui-même semble s'éroder.


Le rendez-vous, lui, tient bon : selon l'INSEE, environ un Français sur deux était encore à table à 13h en 2010, une proportion quasiment identique à celle de 1986. On se retrouve donc encore, globalement, à la même heure. Mais se retrouver n'est pas la même chose que faire, une fois assis, ce que décrit l'UNESCO. Ce qui semble de plus en plus menacé, c'est ce qui se passe pendant ce repas : le temps de cuisiner plusieurs plats plutôt que de commander un traiteur, la présence entière de chacun sans qu'un téléphone ne s'invite entre le fromage et le dessert, la famille réellement réunie plutôt que dispersée entre plusieurs villes et disponible seulement pour un déjeuner écourté. Le rendez-vous du dimanche résiste ; c'est son contenu qui s'appauvrit.


Question d'argent, question de temps

Et cette érosion, quand elle existe, ne touche pas tout le monde de la même façon. Les données de l'INSEE montrent que les foyers aux revenus les plus élevés passent en moyenne 38 minutes par jour à manger avec des invités hors du foyer, contre 25 minutes pour les foyers aux revenus les plus modestes; un écart qui se répercute directement sur la capacité à recevoir, à organiser un vrai repas de fête. Le CREDOC va plus loin : ce n'est pas seulement une question de revenu, mais de flexibilité. Les personnes en télétravail, souvent plus diplômées et mieux rémunérées, cuisinent plus souvent et passent plus de temps en préparation que celles dont les horaires sont rigides.


Pour un foyer au budget serré, le repas gastronomique du dimanche, avec du vin, des produits de qualité et le temps d'en profiter, reste un idéal, mais un idéal plus difficile à atteindre que pour un foyer aux horaires souples et aux revenus confortables. Le repas de fête, autrement dit, ne s'éteint peut-être pas uniformément. Il se polarise : il reste bien vivant chez ceux qui ont le temps et les moyens de l'organiser, et devient plus rare, ou plus modeste, pour les autres.




Décryptage : le rythme qui entoure la table en 2026

Zoom actualité — le contexte dans lequel s'inscrivent aujourd'hui les repas de fête


Les écrans se sont invités partout, y compris le dimanche. Selon une étude Kantar/Ipsos, la moitié des « millennials » consultent régulièrement leur téléphone pendant les repas: 49 % font défiler Instagram au dîner, 32 % textotent. Et pourtant, 93 % des Français jugent que sortir son téléphone à table est un manque de politesse. Rien n'indique que le grand repas de famille du dimanche ou de Noël soit épargné par cette habitude, au contraire, c'est souvent lors de ces réunions élargies, avec adolescents et jeunes adultes connectés, que le contraste est le plus frappant.


Le grignotage progresse au quotidien. Près de 4 Français sur 10 grignotent au moins une fois par jour, en dehors des trois repas traditionnels, un mode d'alimentation que le sociologue Jean-Pierre Poulain a surnommé, dès 2002, le « vagabond feeding ». Cela n’a pas de lien direct avec le repas de fête, mais cela illustre un rapport à la nourriture globalement plus rapide et plus individuel, à l'opposé de l'esprit du repas gastronomique.


Le temps disponible se resserre partout. Une enquête Ifop pour Edenred publiée cet été (2026) fixe la durée moyenne de la pause déjeuner des actifs français à 46 minutes, et un quart des sondés estime qu'elle s'est raccourcie ces dernières années. Ce n'est pas la table du dimanche qui est en cause ici, mais ça donne une idée du peu de marge que le quotidien laisse pour « perdre du temps », y compris quand vient l'occasion de le faire.


La livraison et la restauration rapide explosent. Le marché français de la livraison de repas pesait environ 7 milliards d'euros en 2023, avec une projection à plus de 9 milliards en 2026. La France reste par ailleurs le deuxième marché mondial de McDonald's, juste derrière les États-Unis.


Mais les marchés alimentaires, eux, se portent très bien. Leur nombre est passé d'environ 8 000 avant la pandémie à près de 12 000 aujourd'hui, un signe que l'envie de bien choisir ses produits, celle-là même qui est au cœur du repas gastronomique, n'a pas disparu.


Deux France à table, en somme : l'une qui commande sur une application en scrollant son téléphone en semaine, l'autre qui redécouvre le marché du samedi matin pour préparer le repas du dimanche. Bien souvent, ce sont les mêmes personnes.




Le grand débat : tradition en péril, ou tradition qui s'adapte ?

Les arguments du déclin

Ceux qui pensent que le repas gastronomique perd du terrain avancent des arguments solides,  à condition de bien viser la cible : non pas le repas de semaine (qui n'a jamais été concerné), mais le repas de fête lui-même, sur son propre terrain. Les écrans s'invitent désormais jusque dans les réunions de famille les plus chargées de sens : Noël, les anniversaires, les grandes retrouvailles, là où on les attendrait le moins. L'écart de commensalité selon le revenu, documenté par l'INSEE, montre que recevoir et organiser un vrai repas à plusieurs plats devient un privilège inégalement réparti, y compris le dimanche. Et le rapport général à la nourriture, plus rapide, plus individuel, marqué par la hausse du grignotage et par une pause déjeuner elle-même en train de se raccourcir crée un climat culturel de moins en moins compatible avec l'idée de « prendre son temps », même quand l'occasion est censée s'y prêter. Beaucoup de repas de fête, aujourd'hui, ressemblent moins à la structure décrite par l'UNESCO qu'à une version accélérée de celle-ci : moins de plats faits maison, davantage de traiteur ou de plats livrés, une tablée qui se disperse plus vite qu'avant.

Les arguments de la résilience

Le contre-argument le plus solide n'est pas que rien n'a changé,  c'est que ce qui résiste le mieux, c'est le rendez-vous plus que le rituel. La synchronisation du déjeuner dominical n'a presque pas bougé depuis 1986, selon l'INSEE : les Français continuent, globalement, à se retrouver. Et du côté des jeunes générations, l'apéro, autre rituel social par excellence, souvent le prélude du grand repas se porte très bien : chez les 18-24 ans, il reste un moment quasi sacré, simplement adapté aux nouvelles habitudes (horaires plus précoces, boissons sans alcool plus fréquentes). La France reste, par ailleurs, très largement en tête de l'OCDE pour le temps consacré aux repas en général : 2h13 par jour, contre à peine 1h02 pour les États-Unis,  un signe que la culture de la table lente n'a rien d'un vestige résiduel, même si ce chiffre agrège tous les repas et ne prouve pas, à lui seul, que le dîner de Noël dure aussi longtemps qu'avant.


Autre argument de poids : le texte même de l'UNESCO, rédigé en 2010, ne présente jamais cette tradition comme menacée. Selon Julia Csergo, l'historienne qui a rédigé le dossier de candidature, l'objectif n'était pas de « sauver » une pratique en voie de disparition, mais de faire enfin reconnaître, sur le plan institutionnel, une culture alimentaire qui n'avait jusque-là aucun statut patrimonial officiel.


Alors, extinction ou évolution ?

La vérité, ici, dépend surtout de la question qu'on pose. Si l'on demande si les Français ont cessé de faire des repas gastronomiques toutes les semaines, la réponse est simple : ils ne l'ont jamais fait, et il n'y a donc rien à pleurer de ce côté-là. Si l'on demande, en revanche, si le grand repas de fête, celui des dimanches, des retrouvailles, des grandes occasions, tient encore aussi bien qu'avant la promesse décrite par l'UNESCO, la réponse est plus inquiétante : on continue, dans l'ensemble, à se retrouver aux mêmes moments qu'avant. Mais une fois à table, le rituel lui-même,  le temps qu'on lui accorde, l'attention qu'on lui porte, le nombre de plats qu'on prend encore la peine de préparer, semble s'être discrètement rétréci, y compris pendant les occasions qui étaient censées y échapper. Le problème n'est donc pas que le repas gastronomique se soit déplacé du quotidien vers le dimanche : il a toujours vécu là. Le problème, c'est qu'aujourd'hui, même là, il tient un peu moins bien qu'avant.


Le repas gastronomique des Français n'est donc peut-être pas en voie d'extinction au sens strict,  mais il montre des signes réels d'usure, jusque dans les moments qui devaient, par définition, lui être réservés.


Vous apprenez le français et ce genre de nuance culturelle vous intéresse ? C'est exactement le genre de sujet qu'on explore ensemble en cours de conversation, pas seulement la grammaire, mais ce qui se cache derrière. Écrivez-moi à frenchwithanne@gmail.com si vous voulez en discuter.

Vous pouvez également downloader la fiche de travail qui accompagne cet article: cliquez ici. (accès payant)

Pour le corrigé, cliquez ici. (accès payant)


À bientôt, Anne


Sources principales : CREDOC (« Les dîners des Français », 2019 ; enquêtes sur les classes sociales et l'alimentation) · INSEE Première n°1417 (« Le temps de l'alimentation en France », 2012) · OCDE, données Time Use · Ifop pour Edenred (2026) · Kantar/Ipsos sur les écrans à table · UNESCO, dossier d'inscription n°00437 (2010) · travaux de Claude Fischler et Jean-Pierre Poulain sur la sociologie de l'alimentation.


Comments


bottom of page